Les points de Yunus dans la fibromyalgie : à quoi servent ces 18 zones de pression ?

point de yunus

Pendant des décennies, des milliers de patients ont subi un examen où un médecin appuyait sur des zones précises du corps avec le pouce – et leur réponse à la douleur déterminait si oui ou non ils avaient la fibromyalgie. Ce test, aussi simple qu’il paraît, a structuré le diagnostic d’une maladie qui touche aujourd’hui entre 1,5 et 2 % de la population française. Voici ce que ces 18 points signifient réellement, et pourquoi la médecine les a finalement abandonnés.

Origine des points de Yunus

Le Dr Muhammad B. Yunus est un rhumatologue américain d’origine pakistanaise qui publie en 1981 les premiers essais cliniques contrôlés sur les symptômes de la fibromyalgie. À cette époque, la maladie n’a pas encore de nom officiel et reste mal comprise. C’est Yunus lui-même qui propose le terme « fibromyalgie » pour désigner des douleurs musculo-squelettiques diffuses, sans signe d’inflammation détectable à la biologie.

Son apport va au-delà du vocabulaire. Il identifie des zones corporelles précises où la sensibilité à la pression est systématiquement exacerbée chez ces patients. Ce travail de cartographie clinique ouvre la voie à un outil diagnostique standardisé.

En 1990, l’American College of Rheumatology (ACR) s’appuie sur ces travaux pour publier les premiers critères diagnostiques officiels de la fibromyalgie. Ces critères retiennent 18 points de pression répartis en 9 paires symétriques, désormais connus sous le nom de « points de Yunus ». Pour la première fois, les cliniciens disposent d’un protocole reproductible pour poser ce diagnostic.

Où se situent les 18 points de Yunus sur le corps?

Les 18 points suivent une logique de symétrie stricte : chaque localisation existe en double, une fois à gauche et une fois à droite. Ces 9 paires couvrent l’ensemble du corps, de la tête aux genoux.

  • Occiput – base du crâne, à l’insertion des muscles sous-occipitaux
  • Cervicales inférieures – face antérieure de l’espace entre les 5e et 7e vertèbres cervicales
  • Trapèzes – point médian du bord supérieur du muscle, entre le cou et l’épaule
  • Supra-épineux – au-dessus de l’omoplate, à l’origine du muscle supra-épineux
  • Épicondyles latéraux – 2 cm en aval de l’épicondyle, au niveau du coude
  • 2e côte – jonction costo-chondrale du 2e espace intercostal, au niveau de la poitrine
  • Grand trochanter – en arrière du relief osseux de la hanche
  • Fessiers – quadrant supéro-externe de la fesse, dans le muscle
  • Genoux – face interne, sur le coussinet adipeux médial

Ces localisations ne sont pas arbitraires. Elles correspondent à des zones d’insertion tendineuse ou musculaire où la sensibilité à la pression est objectivement mesurable. La répartition équilibrée entre la partie haute et basse du corps, ainsi qu’entre face antérieure et postérieure, vise à exclure des pathologies localisées qui ne toucheraient qu’un seul segment.

Comment fonctionne le test d’un point de Yunus positif?

Le protocole est précis. Le clinicien applique une pression de 4 kg/cm² sur chacun des 18 points. En pratique, cette force correspond approximativement à la pression nécessaire pour blanchir l’ongle du pouce de l’examinateur – un repère gestuel simple mais pas infaillible.

Un point est dit « positif » lorsque la pression provoque une douleur franche, et non une simple sensation de pression. Le patient doit verbaliser une douleur, pas seulement un inconfort. Cette distinction est laissée à l’appréciation du clinicien, ce qui introduit une part de subjectivité dans le test.

Selon les critères ACR de 1990, un diagnostic de fibromyalgie nécessite au minimum 11 points positifs sur 18, associés à des douleurs diffuses évoluant depuis au moins trois mois. Le seuil de 11/18 n’est pas arbitraire : il a été calibré lors des études de validation pour maximiser la distinction entre patients fibromyalgiques et sujets témoins ou patients atteints d’autres pathologies rhumatologiques.

Quel est le score de diagnostic de la fibromyalgie aujourd’hui?

Les critères ACR de 2010, puis leur révision en 2016, ont profondément modifié l’approche diagnostique. Les 18 points de Yunus n’apparaissent plus dans ces nouveaux critères. Deux outils les remplacent.

Le premier est le WPI (Widespread Pain Index), qui liste 19 zones corporelles douloureuses possibles. Le patient indique dans lesquelles il a ressenti de la douleur au cours de la semaine écoulée. Le score varie de 0 à 19.

Le second outil est le SSS (Symptom Severity Scale), qui évalue la fatigue, le sommeil non réparateur et les troubles cognitifs, avec des scores de 0 à 3 pour chaque dimension, auxquels s’ajoutent des symptômes somatiques généraux.

Critère Score minimal requis
WPI ≥ 7 et SSS ≥ 5 Combinaison 1
WPI entre 4 et 6 et SSS ≥ 9 Combinaison 2
Score FS total (WPI + SSS) ≥ 13 sur 31

Le score global FS, qui additionne WPI et SSS, varie donc de 0 à 31. Un score FS égal ou supérieur à 13 oriente vers le diagnostic. Ces critères peuvent être appliqués sans examinateur, directement via un questionnaire rempli par le patient – ce qui représente un changement conceptuel majeur par rapport au test de pression manuel.

Les points de Yunus ont une fiabilité limitée à environ 80 %

Le test des 18 points a été conçu à des fins épidémiologiques, pour comparer des groupes de patients dans des études de population. Sa transposition à la pratique clinique individuelle pose des problèmes que la communauté médicale a progressivement reconnus.

La sensibilité du test avoisine 80 %, ce qui signifie que 20 % des patients fibromyalgiques ne satisfont pas au critère des 11 points – notamment les hommes, qui présentent généralement un seuil de douleur plus élevé à la pression. Ce biais de genre a contribué à la sous-détection de la fibromyalgie masculine pendant des années.

La reproductibilité inter-examinateurs est également variable. La pression manuelle à 4 kg/cm² sans algomètre calibré dépend de la technique et de l’expérience du clinicien. Deux rhumatologues peuvent obtenir des résultats différents sur le même patient.

Dès 2013, des lignes directrices canadiennes publiées dans le Journal de l’Association médicale canadienne recommandaient explicitement d’abandonner les 18 points sensibles. La tendance internationale suivait déjà les critères ACR 2010, qui avaient pris acte de ces limites trois ans plus tôt.

Fibromyalgie : qui est concerné par ce diagnostic?

En France, entre 1,5 et 2 % de la population souffre de fibromyalgie, soit environ un million de personnes. La maladie est trois fois plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, bien que cette disproportion soit en partie attribuable aux biais du diagnostic par points de pression, plus difficile à appliquer chez les hommes.

L’âge de début se situe le plus souvent entre 30 et 60 ans, mais des cas sont diagnostiqués aussi bien chez l’adolescent que chez le sujet âgé. La fibromyalgie s’accompagne fréquemment de comorbidités : syndrome du côlon irritable, troubles anxieux, migraines, syndrome de fatigue chronique.

Ces chiffres donnent la mesure de l’enjeu : un outil diagnostique imparfait, appliqué à une population large, génère inévitablement des erreurs dans les deux sens – diagnostics manqués et diagnostics excessifs. C’est précisément cette réalité épidémiologique qui a rendu la révision des critères de 1990 non pas souhaitable, mais nécessaire.

La fibromyalgie reste aujourd’hui une pathologie sans marqueur biologique identifié. Son diagnostic repose entièrement sur des symptômes subjectifs et des critères cliniques – ce qui en fait un terrain où la précision des outils d’évaluation compte doublement.